mercredi 21 août 2013

Des petits instants d’une journée ordinaire.

Place Masséna - Nice

       Il est des jours où nous avons une multitude de choses très communes à faire, comme : aller au supermarché en vitesse parce que la veille on a oublié de prendre le dentifrice, passer chez le libraire pour acheter un livre scolaire aux enfants, poster une lettre, bref, tout ce que fait « tout le monde » en général… Toutes ces personnes qui déambulent dans les rues, et dans les centres commerciaux chaque jour, sont le plus souvent en train de faire leurs petites courses, et c’est en principe inintéressant à raconter.

Pourtant, j’ai observé que dans cette nuée de futilités quotidiennes, on pouvait être interpellé -  si ce n’est je pense, que dans ces moments parfaitement quelconques que nous sommes en effet très souvent interpellés - par des personnes, des gestes, des lieux, ou que sais-je encore… ? un peu insolites, marrants, stupides, ou que sais-je encore… ?

Aujourd’hui, ce fut le cas pour moi. Plongée dans ma mission d’aller d’un point à un autre de la ville, je parcourais les rues de Nice au volant de ma voiture, sans me soucier de rien, quand un homme traversant la rue me surprit, car il était vêtu d’une parka, d’un pullover, et d’un béret. Encore que sa tenue vestimentaire clochait avec la température extérieure qui frôlait les trente degrés, ce qui attira mon regard fut surtout les trois roses d’un orange clair, légèrement rouges sur les bords de leurs pétales en boutons, toutes enveloppées dans du papier, avec des tiges inhabituellement courtes, qu’il tenait avec attention. Elles étaient belles et fraiches. Cet homme étrange souriait et reniflait de temps à autre son bouquet. Je trouvai cette image insolite et bizarre.

Une heure plus tard, j’étais dans une file d’attente d’une caisse de supermarché, à attendre mon tour, tout en observant la cliente devant moi en train de vider son panier sur le tapis – un de ces moments un peu gênants et pourtant nécessaires, car à part regarder le sol, les bonbons ou le plafond, il n’y a rien d’autre à faire – quand cette dame très vive malgré son âge avancé, se mit à rouspéter à cause d’une barquette de framboises qui s’était renversée dans son mini caddie. La pauvre dame tenta de ramasser tous les petits fruits bien fragiles, et les posa un à un dans la boite en plastique, sans couvercle. Je ne pouvais pas l’aider car il aurait fallu que je plonge mes mains dans ses courses et il n’en était pas question ; par contre, je ne pus m’empêcher de lui suggérer de ne pas les acheter car ces petites framboises étaient hélas bien grises pour la plupart d’entre elles, rongées par la moisissure. Elle acquiesça, et posa la boite sur le côté, quand j’aperçu le caissier en train de scanner les produits, faire une drôle de tête en regardant un paquet de coton, puisqu'il y avait une framboise complétement ratatinée, collée dessus… Et là, j’ai ri (discrètement). Cela peut paraitre parfaitement stupide comme fait, mais étant donné qu’il fait partie de ces espèces de petites guirlandes courantes qui habillent toutes nos journées, je me dis alors, pourquoi n’auraient-elles pas elles aussi leur place, dans la foule de débats insignifiants (dits importants) que nous cultivons souvent avec beaucoup de sérieux, alors qu’ils n’en valent que rarement la peine ?

Un peu plus tard, je me suis rendue dans une librairie. J’aime l'atmosphère qui règne dans lieux où les livres s’entassent. De tous les commerces, la librairie est le seul endroit où pour moi le temps n’existe plus. Je pourrais y passer des heures et des heures sans jamais m’ennuyer, et sans jamais me presser. Et comme pour me remercier d’avoir apprécié son magasin, la bibliothécaire m’offrit un livre. Ce fut un instant de bonheur pour moi.

C’était là l'esquisse d’une journée « parfaitement » ordinaire…

Par Amina LB

mercredi 7 août 2013

Pourquoi j'ai appelé ce blog : "Le gâteau à l'orange" ?


extrait autobiographique.  
      
    Quand ma mère finissait de préparer son succulent gâteau à l'orange, elle posait une petite cerise confite sur le dessus, juste au centre du glaçage craquant et fondant, blanc vif comme de la neige givrée et sucrée, qui recouvrait cette génoise moelleuse, beurrée et parfumée à souhait. La maison était embaumée toute l'après-midi par l'odeur des zestes cuits, et du sirop à la fleur d'oranger. Le thé à la menthe infusait de son côté dans une théière dorée et pointue, posée sur la table de la cuisine. Le grand salon, réservé aux réceptions était embrumé d'encens au musc. Ses fauteuils ocres me paraissaient guindés, et les coussins de velours ornés de pompons étaient fièrement jetés sur l'épais tapis de laine blanche, rapporté du Sahara.

Quand tous les plateaux étaient dressés, ma mère rejoignait en vitesse sa grande chambre bleue, pour se parer d'une magnifique robe ivoire, rebrodée de fils d'or et de soie rouge. Rafraichie comme une rose poudrée qui pousse dans les ombrages, elle redescendait les escaliers qui conduisaient aux chambres, telle une fée. Les joues rougies par la chaleur des fourneaux, le regard légèrement inquiet, elle rectifiait les derniers détails de ses préparatifs, de peur que tout ne soit pas prêt au moment d'accueillir ses invitées.

Régulièrement, ma mère organisait des après-midi, où elle recevait ses amies, pour partager un verre de thé et discuter autour de son fameux gâteau à l'orange ; une de ses spécialités. C'était des moments de mon enfance à Alger, dans les années 1970...

Ma mère était réputée pour sa cuisine raffinée. Mon père n'arrêtait pas de s'en vanter : "Ma femme est la meilleure cuisinière... C'est un cordon bleu !". Tout Alger, les amis, les relations, et toute la famille : oncles, tantes, cousins, cousines, et grands-parents attendaient avec impatience leur invitation pour goûter les préparations savoureuses de ma mère. Elle cuisinait tout : en pole position la succulente cuisine délicate de Tlemcen, vient ensuite celle du terroir algérien, évidemment tout le répertoire français, et même parfois italien, ou asiatique... Elle aimait cuisiner comme un Chef. C'était sûrement un don. Qu'elle conserve encore au jour d'aujourd'hui. 



Quand les premières invitées arrivaient, mes jeunes frères jumeaux et moi étions attentifs aux bruits des talons de ces dames dans le couloir de l'entrée. Nous n'avions pas l'autorisation de nous approcher du salon. L'échos de leurs voix féminines et leurs petits éclats de rire distingués raisonnaient jusqu'à la salle de séjour où nous étions en train de regarder la télé ou de nous amuser, avec une grande impatience d'avaler un petit bout de gâteau à l'orange, ce délice qui se faisait tant attendre. Nous avions l'habitude - nous les petits - d'attendre que ces dames soient parties pour qu'enfin nous puissions avoir notre part.

Dès que la fin de la petite réunion mondaine approchait, ma mère venait nous chercher pour saluer ses amies. Quand j'entrai dans le salon, je sentais un parfum féminin et chic qui habillait l'ambiance comme un voile d'organdi. Ces femmes que je ne connaissais que vaguement, je ne les trouvais pas aussi jolies que l'atmosphère qu'elles imposaient à la maison le jour de leur venue. Elles étaient pourtant élégantes. Elles portaient des ongles longs et vernis. Leurs cheveux étaient souvent coiffés en chignons, et portaient des chaussures à talons larges et hauts, mais leur apparence ne m'impressionnait pas. Les jupes appelées maxi, inversement aux mini-jupes, avaient visiblement du succès dans ce microcosme bourgeois d'Alger, leur coupe faisait sourire mon imagination espiègle, car ce vêtement donnait une silhouette plate et trop large aux femmes qui le portaient. Les couleurs de leurs chemisiers, était de ce marron ou orange branché de l'époque, qui me rappelait les fauteuils que l'on trouvait dans les salons des aéroports... Pour la petite fille que je fus, ma mère était la plus belle, et c'était sans doute vrai. J'admirais avec évidence et réconfort son visage parfaitement ovale, aussi clair qu'une porcelaine fine, ses grands yeux noirs au regard doux, et ses longues mains fines qui travaillaient sans cesse, avec tellement d'assurance et de magie.

Le moment de saluer les amies de ma mère était synonyme de trac. Elles me fixaient toutes avec un regard coquin et curieux. Elles se penchaient sur moi pour entendre ma voix éteinte par la timidité. Mon bonjour était presque muet. Une chaleur incendiait mon visage et mes oreilles, mais les compliments sur mes longs cheveux dorés et ondulés, que je portais très long comme dans les dessins d'un livre de comptes imaginaires, me rendaient fière. Quand le tour des petites bises était fait, je restais debout, appuyée sur l'accoudoir du fauteuil où était assise ma mère. Je jouais avec les creux de l'imprimé du velours doré qui ornait le canapé. En m'occupant à redessiner toutes ces fleurs creusées, je m'évadais pour oublier la présence de ces invitées, qui gloussaient comme des poules quand mes petits frères se roulaient par terre. Malgré leurs têtes d'anges, aux cheveux bouclés et blond comme le blé, ils étaient tels de vilains garnements, un peu capricieux, faisant les intéressants devant ces femelles grisées par cette atmosphère de bien-être inouï, qui régnait dans ce grand salon jaune. De temps à autres, je jetais un œil sur le gâteau, mais je devais attendre avant d'y toucher. C'était ma madeleine de Proust... Je savais l'incroyable sensation de douceur, quand un morceau venait fondre dans ma bouche. En salivant devant l'assiette de présentation, j'imaginais ce sucre fondant parfumé au zestes d'agrumes, se dissoudre au milieux des miettes de génoise beurrée, puis ensevelis dans une gorgée de thé, qui formerait une vague de chaleur tiède sur mon palais, et cette image de sensations me donnait envie de demander à ma mère de me servir, mais je me reteins, car c'était la règle.

Quand les invitées se levaient enfin pour partir, c'était aux mêmes instants que les premières minutes du coucher du soleil. La maison alors se vidait subitement. Les éclats de rires se transformaient en grognements des enfants. Ma mère se retrouvait seule avec nous, une ribambelle d'enfants étalés dans le salon interdit, à attendre comme des louveteaux une part du gibier chassé par leur mère. C'est alors que, dans cette ambiance de fatigue, de nervosité, et de morosité naissante des fins de fêtes, ma mère nous servait consciencieusement des petites parts, de son merveilleux gâteau à l'orange.

Je m'aperçue - presque à chacun de ces thés  d'invitées - que mon envie d'apprécier ces pâtisseries uniques avait disparue en même temps que le soleil.

Le goût des gourmandises de l'après-midi n'est plus le même quand le soleil s'en va. C'est comme si leur saveur exquise était amplifiée par la fantaisie de la présence de ces femmes, par l'odeur de l'encens, par l'horloge qui indique 16 h 15, par le dring-dring de la porte d'entrée, par la menthe fraichement ciselée dans les verres à thé, et par le rouge à lèvre brillant sur le rebord des tasses. Bien que la finesse de cette pâtisserie incroyablement savoureuse restera indélébile, aussi bien dans mes papilles que dans ma mémoire, ce qui confirmait que l'instant appuyait la saveur, fut le goût du thé, bien spécifique à ces fins de journées radieuses. C'est ainsi qu'à la lueur du crépuscule, j’ingurgitais avec résignation et obligation, cette infusion "vieillie", qui sans le savoir me donnait déjà une idée de l'évolution de la vie, car elle fut assombrie par le temps, trop froide, presque glacée, et bien trop amère... Mais j'avais tellement attendu !

Aujourd'hui je réalise "Le gâteau à l'orange" avec beaucoup de plaisir, et je le partage avec joie et nostalgie... Il fait partie de mes objets fétiches, il est synonyme de bonheur, de douceur, et de mélancolie...

Par Amina LB