- Madame, le jean vous le voulez slim ou straight ?
- Euh, ben j'hésite... disons slim...
- Slim ! Ok, ça roule !
- Ah désolé Madame ! Quelle taille ?
- Vous avez quoi comme tailles ?
- Pour les slims nous avons xs, s, m, l, et xl je crois aussi.
- Ben non, pas xl, vous voyez bien... je vais essayer le s.
- Et pour les escarpins ?
- En principe je fais du 37 mais des fois le 38 c’est mieux
- Bon je vous apporte les deux…
Avec un
grand sourire, le jeune homme disparaît dans la réserve, qui est loin parait-il. Pour l'attendre je m’assoie sur un large tabouret carré en velours rouge, où il y a déjà une dame
décoiffée et négligée, qui attend, avec son fils qui mange son doudou avec plein
de salive, se roule par terre, et escalade le pouf de temps en temps…
Quinze
minutes plus tard - qui avaient la consistance de 3 semaines pleines - le jeune
homme, de petite taille, avec son pantalon pendant, fashion jusqu'au bout des oreilles percées en "œillets de rideaux" , arrive avec une pile de quatre boites à chaussures, tenant sous le bras trois jeans...
- Ah bon ?! dommage ! c’est la crise remarquez… c’est normal qu’on ne trouve jamais ce qu’on cherche ! ça parait logique, n'est-ce pas ?
Le vendeur
sourit et commence à ouvrir les boites. Je glisse mon pied dans le 37, et je me
lève. Mais mon sac à main est posé au sol, pas loin de la cliente qui
a fait de ce stand, une crèche pour enfants enrhumés… sans compter le désordre des boites et
papiers qui commençaient à envahir l’espace… Alors me voilà pas rassurée, comme c'est la crise, je reprends mon sac sur l’épaule, comme si je partais loin, très loin, alors que j'allais juste à quelques mètres me regarder, en boitant, avec au pied droit un escarpin haut de 15 cm, et au pied gauche
ma bottine de marche ratatinée de 5 cm de haut, jusqu’au fond du stand à
chaussures pour tenter de trouver (Nom de Dieu !!!!) un miroir, pour que je
puisse me voir, et décider, peut-être, si j’achète ou pas cette paire d’escarpins que j’essaie sans collants, avec les
orteils plissées et enfoncés, en ayant au fond de l’esprit (et non au fond de la pompe) le souci que quelqu'un
me vole l’autre bottine ratatinée que j’ai laissée dans le foutoir là-bas... Quelle drôle d’idée !!!
Je reviens
vers le jeune vendeur qui n’était pas très loin de moi. Miracle !
- Oui bien sûr Madame.
Me revoilà repartie
vers « le pouf-crèche-cabine », pour essayer le deuxième pied, si on
le retrouve…
Tout va
bien, il est là !
J’enlève ma
bottine, et je glisse le pied gauche, cette fois c’est bon, je mesure 1m 80, j’avance
comme une dinde à qui on a accroché des poids
aux fesses, en laissant ma vieille paire de bottines dans le désordre… Mais pas
rassurée du tout, hop ! je fais demi-tour, et je l'embarque avec moi. Toujours cette idée stupide qu’on vienne me voler une vieille
paire de chaussures… "On est bizarre parfois". Oui, mais c'est la crise...
Dans cette
posture, un peu ridicule, sac sur l’épaule, bottines ratatinées à la main, pantalon
légèrement remonté sur les chevilles, escarpins vertigineux… je dois me décider
seule, pour acheter ou ne pas acheter : telle est la question ! Puisque le vendeur est occupé à servir une autre cliente… Mais tout ceci est normal, je le prends bien car c’est la crise, donc pas de conseillés disponibles, pas de tailles disponibles, pas de modèles disponibles, puisque les clients ne sont PAS disponibles ; ils ne sont jamais là ! Mais tout de même quand ils arrivent, ils arrivent tous en même temps ! C'est un comble.
Je me
regarde, de profil, puis de face, puis de trois/quart, enfin, je fais des poses qui ne
servent à rien, car je n’ai pas franchement le coup de cœur. Il me faudrait
peut-être une demi-heure de réflexion, et d'autres essayages, mais non, l'idée m'effraie et le temps presse, et d’ailleurs
mon téléphone sonne... Pour clouer le spectacle, il est au fond du sac, et je n’ai pas les mains libres, ni l’esprit d’ailleurs,
pour répondre probablement à ma mère, ou une amie, qui est surement en train de m’appeler pour une
bricole qui peut attendre une heure, voire un jour… C'est la crise (de nerfs) !
Je retourne
vers le grand pouf dont on pouvait à peine deviner la couleur, tellement il y avait de boites et de vêtements dessus, et voilà qu’une
cliente s’est assise tranquillement à ma place, sans le savoir, avec sa grand-mère serrée à côté d’elle… C'était comme un wagon de la SNCF qui s'était détaché pour se mettre là au milieu d'un magasin. Bref, pas assez de "poufs"... c'est la crise (de nerfs) !
J’ôte mes échasses
tout en restant debout et en me baissant, pas très simple j’avoue, avec un souci
de taille, car mon sac n’a pas de fermeture éclair (même s’il m’a coûté 450€), et ça n'a pas loupé, mon portefeuille et mes lunettes de soleil tombent, me voilà accroupie à
ramasser mes affaires, avec la gentille vielle dame qui tentait de m’aider.
Tout en sautillant, à cloche pied, je remets mes bottines, je pose mon sac par terre, je remets les escarpins dans
la boite - sans me tromper de boîte - tout ça en cherchant du regard le jeune homme pour lui dire que je renonce à
essayer les slims (ou bien je pique une crise!), et que je vais finalement
acheter les escarpins, car quelque part, cette incommodité exaspérante m'y oblige. Je me suis dit : « Finalement, je n’ai pas fait tout ça pour
repartir en n’ayant rien acheté ! Hors de question !». Mais voilà, le jeune homme n’est plus là !
Une jeune
fille s’avance vers moi, et me dit avec un très large sourire :
Je lui
réponds en souriant aussi en lui tendant la boite :
- Très bien.
Elle remplit
une fiche, et me demande d’aller payer à "trois kilomètres et demi", c’est la
caisse la plus proche. Là aussi, rien de bizarre.
Je pars donc
presque « en voyage d’affaires » pour payer une paire de pompes que je
n’ai pas encore ! Une file d’attente
énorme me tend les bras, je me pose avec patience, et j’attends mon tour. C’est
normal, c’est la crise (de nerfs) !
Une fois « ce
grand voyage terminé », je fais attention de ne pas arracher ma carte
bleue, avant d’en être sûre, car je redoute ce moment où sur l’écran je lis « carte
arrachée » et où la caissière me demande de recommencer… avec un air dépité et non "débité" (ça c'est pour le compte), et bien sûr, comme d'habitude, fort antipathique !
Longtemps
après, bien stressée, je reviens vers la jeune fille qui remplace Guillaume, mais
elle n’est pas là... J'avale ma salive, je reprends mon souffle, et je la cherche du regard, en me disant, qu’elle n’est surement pas
bien loin… Je ne la trouve pas. Mais je vois ma boîte dans un sac posé derrière le petit comptoir, et je suis tentée de la prendre et de partir avec, mais c’est
interdit. Pourtant j'ai payé...
Enfin,
quinze minutes après elle arrive de la réserve, avec des tas de fringues sous plastiques, de cette fameuse réserve qui se trouve à
1500 km !
Elle me
sourit encore et toujours. C’est déjà ça, et vient chercher mon ticket pour me
donner mes chaussures.
- Bon après-midi ! Merci ! Au revoir !
Après tous ces "au revoir" chargés : à bientôt, merci, à tout à l'heure, à demain, bon courage, bon après-midi, bon appétit, bonne soirée, merci beaucoup, c'est gentil, ça va bien ? comment allez-vous ? On se connait ? bonjour, de rien, je vous en prie... Enfin me voilà délivrée ou presque…
Je passe la porte de sortie, et là ça bipe et ça clignote ! en Rouge ! Orange ! Vert ! Au secours…!!!!
Je passe la porte de sortie, et là ça bipe et ça clignote ! en Rouge ! Orange ! Vert ! Au secours…!!!!
Un monsieur
en costume sombre au visage strict, avec une oreillette, au look "James Bond is in the market" s’approche de moi, me
prend tous mes sacs, et les repasse un par un devant le portique de sécurité.
Je lui donne le ticket de caisse, qu’il me rend aussitôt. Et j’attends que ce
moment légèrement humiliant et agaçant passe…
Il jette un œil
dans mon sac, puis il part avec les chaussures - encore elles - il fait une manipulation derrière une tablette
et me laisse partir, avec un immense sourire ultra-brite ! je lis dans son regard un léger : "vous êtes charmante". Je me sauve !
Me voilà partie, épuisée et énervée, pas vraiment comblée, avec de nouveaux escarpins pourtant, qui m’avaient franchement bien pompé l’air !
Me voilà partie, épuisée et énervée, pas vraiment comblée, avec de nouveaux escarpins pourtant, qui m’avaient franchement bien pompé l’air !
C’est
normal, c’est la crise… qui n'est autre qu'une façon normale de nos jours de faire ses achats dans un grand
magasin, que ça nous plaise ou pas, car on nous a bien expliqué implicitement, sur les journaux, à la télé, ou à la radio, que dans ce contexte de non croissance il faut serrer les dents et garder son calme, donc pas de "crises", puisque c'est déjà : "La Crise"!!!
Par Amina LB
Par Amina LB
